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  • : James JOYCE à Saint-Gérand-le-Puy
  • James JOYCE à Saint-Gérand-le-Puy
  • : Informations, échanges sur la vie et l'oeuvre de Joyce. Thèmes de rencontres, conférences, tables rondes. Evènementiel : "Le jour d'Ulysse" Musée et bibliothèque Anna Livia Plurabelle. Balade "Sur les pas de Joyce à Saint-Gérand-le-Puy".
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26 décembre 2010 7 26 /12 /décembre /2010 21:59

Intervention au colloque 2010-07-27

J. Neboit-Mombet

 

RÉCEPTION DE L’ŒUVRE DE JOYCE EN RUSSIE ET EN UNION SOVIÉTIQUE

 

Il ne s’agira ici ni d’une exégèse de l’œuvre de Joyce, ni de critique littéraire, mais d’un véritable devoir de mémoire envers ceux qui, principalement en URSS, ont essayé de faire connaître son oeuvre et l’ont souvent chèrement payé. Il n’est pas de plus bel hommage à James Joyce que les efforts faits contre vents et marées pour le traduire et le faire publier.  Nous avons puisé pour en faire un résumé dans le volumineux ouvrage de Neil Cornwell (James Joyce and the Russians – Université de Bristol) et le long article consacré par Emily Tall à l’Union Soviétique et à la Russie dans The reception of James Joyce in Europ (Université de Londres).

 

Les aleas de la publication des différentes œuvres de Joyce sont liés aux variations de la politique culturelle de l’URSS. Jusqu’à la fin des années 20, toute une littérature originale, d’avant-garde, peut voir le jour. Quand Isaac Babel, dans Cavalerie rouge, montre les Cosaques de l’armée rouge avec toutes leurs qualités, mais aussi leurs défauts, leur antisémitisme, leur brutalité, le général Boudionny réagira par écrit, mais Babel restera libre. Il sera exécuté en 1939. La littérature des années 20 foisonne d’écrivains d’avant-garde. Les échanges sont possibles avec l’Occident, la France en particulier, bien que le français ait déjà en Russie été supplanté par l’anglais comme seconde langue.

La première mention de Joyce date de 1922, dans un article de L’Ouest contemporain, dont Zamiatine, auteur du roman Nous deux, qui présente sous un jour très pessimiste une société basée sur le rejet du monde ancien, est le directeur. Quelques épisodes d’Ulysse paraîtront également en revue et Gens de Dublin sera partiellement édité.

Joyce rencontre à Paris Ilya Ehrenbourg, Isaac Babel (en 1928) et Eisenstein, qui a été très impressionné par la lecture du Portrait de l’artiste et surtout d’Ulysse dont il perçoit les aspects cinématographiques (l’usage qui pourrait être fait, par exemple, du monologue intérieur).

Avec la disparition de Lénine, la période de tolérance est terminée. Contrairement à une idée répandue, les meilleurs écrivains russes ou bien n’émigrent pas, ou ne supportent pas l’exil et reviennent malgré le danger, ou semblent avoir perdu une partie de leur talent. Avec bien sûr des exceptions : Nabokov, capable de s’adapter partout, d’écrire en trois langues avec un égal bonheur, et Bounine qui traîne à l’étranger sa vieille Russie...

Le tournant se fait en 1932, avec la nouvelle phase obligée du « réalisme socialiste ». Il est déjà annoncé en 1925 : le Parti prend le contrôle de la culture, sans toutefois, théoriquement du moins, « adhérer à aucune tendance dans le domaine de la forme littéraire » et permettant, théoriquement du moins, « un libre jeu entre les différents groupes et tendances dans ce domaine. »

La théorie officielle du réalisme socialiste en fait « la méthode fondamentale de la littérature et de la critique littéraire soviétiques, qui exige de la part de l’artiste une représentation véridique et historiquement concrète de la réalité dans son développement révolutionnaire ».

La formule sera appliquée dans son sens le plus restrictif. La forme sera attaquée autant que le fond, et l’exigence du réalisme socialiste condamnera au mutisme, à l’incarcération et à la mort bien des écrivains soviétiques ; elle fera barrière à l’introduction de la littérature occidentale due à des auteurs autres que ceux choisis pour leurs sympathies politiques. De bons auteurs se sont malgré tout manifestés et ont pu échapper à la censure en choisissant par exemple des genres littéraires laissant une plus grande liberté : la littérature pour enfants et le roman fantastique ou historique (pour ne citer que Tynianov (La Mort du Vazir Moukhtar, Le lieutenant Kijé...). Une autre conséquence de la doctrine officielle fut la rupture avec l’Occident et l’isolement culturel.

Bien sûr les étrangers devaient répondre pour être édités aux mêmes critères et Joyce ne correspondait certainement pas au type de l’intellectuel que Staline voulait « ingénieur des âmes ». Son œuvre fut qualifiée de tas de fumier, grouillant de vers filmés à travers un microscope. Il restera cependant partiellement traduit et publié jusqu’à la « Grande Purge » de 1937 (circonstance sans doute aggravante, son héros était juif !)

En 1934, Eisenstein fait sur l’aspect cinématographique de son œuvre un cours brillant aux étudiants de quatrième année de la Faculté des Réalisateurs à l’Institut d’État de la Cinématographie.

La première publication d’extraits d’Ulysse date de 1925, dans une traduction de Jitomirsky, dans la revue Nouveautés d’Occident. En 1929, extraits des épisodes 3 et 4 d’Ulysse dans la  Literatournaïa Gazeta (Gazette littéraire) – traduction de S. Alimov et M. Levidov.

À partir de 1934, Valentin Stenitch traduit à son tour plusieurs épisodes du roman : Les Enfers, sous le titre L’Enterrement de Patrick Dignam, deux autres épisodes en 1935, dont La matinée de Mr Bloom, avec une introduction de Mirsky. Mais Mirsky est arrêté en 1937, Stenitch arrêté et exécuté en 1938 – ses archives, confisquées, n’ont jamais été retrouvées.

Un autre traducteur, Ivan Kashkine, avait projeté, et entrepris en 1936, la traduction de dix épisodes à publier dans Littérature Internationale.  Mais un mystérieux coup de téléphone lui ordonne d’abandonner ce travail. Un autre de ses confrères, Igor Romanovitch, est arrêté en 1938.

Gens de Dublin, qui avait pourtant reçu des    autorités un accueil plus favorable puisqu’il montrait certaines tares de la société capitaliste, sera traduit intégralement entre 1935 et 1937, mais publié sans le nom des traducteurs, victimes eux aussi des purges.

Il ne sera plus fait aucune mention officielle de Joyce pendant vingt ans, excepté dans une biographie en 1940 et pour annoncer sa mort.

En 1970, toutes les traductions d’Ulysse avaient disparu des bibliothèques, les pages ayant été arrachées et volées par des admirateurs impatients.

Les persécutions et les condamnations cessent à la mort de Staline, avec le discours de Khrouchtchev au XXe Congrès. Les polémiques se poursuivront, mais on n’ira plus au goulag.

Elles porteront à a fois sur le fond et sur la       forme. Les trois grandes cibles sont Joyce, Kafka et Proust, accusés d’être les « coryphées du modernisme ». Les critiques vont reprocher à Ulysse son pessimisme, une vision erronée de l’histoire, considérée comme un chaos (avec cependant des critiques positives des scènes satiriques « anti-bourgeoises », déjà appréciées dans Gens de Dublin).

En 1970, Victor Khinkis entreprend une traduction intégrale d’Ulysse, sur la suggestion  d’Alexandre Muliarchik, chef du Département de Littérature moderne étrangère aux Éditions du Progrès, en collaboration avec Sergueï Khorouji. Ce dernier reprendra la totalité de la traduction après la mort de Khinkis en 1981. Le droits appartiendront conjointement aux deux traducteurs, mais la publication complète de l’ouvrage n’aura lieu qu’en 1993 (édition Respublika), avec un commentaire de Ekaterina Geneva, une jeune licenciée de littérature anglaise de l’Université de Moscou, qui avait, encouragée par quelques « grands » de l’Université, défendu en 1971 la première thèse sur Joyce, Elle replace le roman dans son contexte historique, souligne les difficultés de traduction - qui diffèrent selon les langues - et donne de Joyce l’image non d’un pessimiste, mais d’un humaniste.    .

 

[La traduction] fut un véritable calvaire. Non seulement en raison de la difficulté du roman lui-même (Khinkis aimait à dire que traduire était l’équivalent des travaux forcés), mais à cause de sa situation personnelle. Ses efforts répétés pour obtenir un contrat, donc quelque aide financière, furent vains et il dut accepter d’autres traductions pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille. Un deuxième facteur, qui joua sur son travail, était son état de santé. Il souffrait d’une psychose maniaco-dépressive. Ses accès de manie duraient des mois, pendant lesquels il travaillait fiévreusement, ne dormant que quelques heures par nuit ; mais ces périodes d’hyperactivité étaient suivies d’accès dépressifs pendant lesquels il restait au lit des semaines entières et même, à la fin de sa vie, des mois.

Khinkis regrettait beaucoup de n’avoir jamais visité l’Irlande. Il n’avait été autorisé à quitter son pays qu’une fois, soit à cause de sa maladie, soit à cause de ses opinions politiques. Bien qu’il ne soit pas un dissident actif, il avait signé des lettres de protestation contre le procès de Siniavski et Daniels, et contre l’exclusion de Soljenitsyne de l’Union des Écrivains, Le KGB l‘avait averti d’être prudent s’il voulait continuer à travailler. Il mourut trois ans plus tard, à cinquante ans, d’un accident cardio-vasculaire, laissant son œuvre inachevée. Un de ses bons amis, Marlen Kerallov, chercheur et critique littéraire, porte ce jugement sur la place de Khinkis dans la culture russe :

« Après le XXe Congrès, en 1956, nous avons soudain réalisé que nous, c'est-à-dire notre société, nous avions dormi pendant tout le vingtième siècle littéraire... ce vingtième siècle, nous ne le connaissions pas. Et ceux qui avaient du talent, pour qui il était important non seulement de traduire, non seulement de gagner son quignon de pain, ceux qui n’étaient pas seulement des tâcherons, sentaient – peut-être pas clairement, peut-être pas consciemment – que leur mission, leur tâche, était de maîtriser la littérature étrangère contemporaine. Ce qu’ils ressentaient, c’était simplement un désir ardent, une soif, pour ce savoir. C’était une soif personnelle, mais qui coïncidait avec une soif sociale, un besoin de la société. C’est ainsi que j’explique le choix fait par Khinkis des auteurs les plus difficiles.

En tant qu’individu, il était brillant, il avait de l’éducation ; dans ses bons moments, c’était un interlocuteur merveilleux. Lui et ses amis étaient la fine fleur de la jeunesse de cette époque, des jeunes gens cultivés qui participaient des valeurs spirituelles du siècle, et même de tous les siècles, de toute l’humanité.

Quant à ses démêlés avec le KGB [...], il n’avait pas de système de freinage intérieur... Et puis, il était en rapport avec la littérature américaine, la littérature anglaise. C’était son milieu, sa nécessité professionnelle et, comme il avait beaucoup de contacts, une attention de la part de cette très respectée organisation {le KGB}, était inévitable, surtout étant donné son manque de retenue. Bien sûr, il le sentait, il ne pouvait pas ne pas le sentir. Mais il ne changea ni de milieu, ni de conduite. Il suivait son chemin. Il avait le sens de la dignité humane et il était offensé »

L’histoire de la façon dont la traduction d’Ulysse fut terminée et publiée est une odyssée en elle-même... Khinkis avait exprimé la volonté que tous ses manuscrits soient remis à Khorouji, à la condition que celui-ci fasse tout ce qui serait en son pouvoir pour en compléter et publier la traduction, sinon en Russie, alors en Occident. Avec l’aide de Geneva, qui avait les relations nécessaires dans les milieux éditoriaux, Khorouji (mathématicien par profession, spécialiste de la philosophie religieuse russe par vocation) se vit offrir un contrat par la maison d’édition Les Belles-Lettres. Il termina la traduction en 1986, mais on discuta alors la compétence du traducteur et même l’origine de la traduction ! Les choses se compliquèrent encore du fait de heurts entre personnalité et de petites manies personnelles. C’est alors que le journal Littérature étrangère entra en lice et se débrouilla pour être seul à publier Ulysse. Le roman parut en feuilleton en 1989, sous les deux noms de Khorouji et de Khinkis. Les notes étaient de Geneva et l’introduction de l’académicien respecté Dimitri Likhatchev.

Après cet effort titanesque, on pouvait s’attendre à des réactions de la part des lecteurs de la revue. Dans les six mois qui suivirent, on publia celles de ceux qui avaient au moins essayé de le lire, on les eut : protestations, ennui, appel à des textes faciles, menaces de résiliation d’abonnement. Une bibliothécaire de Kiev, par exemple, écrivit : « Nos lecteurs n’acceptent pas Ulysse. Ils ne comprennent pas pourquoi vous publiez de telles choses qui se traînent toute l’année... Ne comprenez-vous pas que les gens sont fatigués ? »

Par contre, un bûcheron écrivait qu’il était très heureux qu’Ulysse ait enfin été publié et un vétéran de la guerre qui habitait la province rappela qu’il en avait lu des extraits pendant qu’il était hospitalisé lors du blocus de Leningrad, et qu’après la guerre il avait en vain recherché un exemplaire complet. Maintenant qu’il avait Ulysse à sa portée, il exultait à la lecture d’une bonne littérature. Rappelons que 1989 marquait le point culminant de la politique de perestroïka et de glasnost. Les journaux regorgeaient de textes interdits dans le passé, et même la télévision était devenue fascinante. Le temps a montré, cependant, qu’après que les lecteurs ont eu fait leur plein des classiques russes interdits et des classiques occidentaux, ils sont retournés à la littérature sérieuse – en assez grand nombre pour constituer un lectorat pour Ulysse... Comme l’écrit Likhatchev dans son introduction : « Ulysse va maintenant être publié, non pour quelques mois, non pour quelques années, mais pour des centaines d’années. Il sera difficile de faire une autre traduction. Mais celle qui a été faite est un acte d’héroïsme moral de la part du traducteur, non seulement parce qu’il ne pouvait compter sur une publication rapide et facile, [...] mais parce qu’il était tombé amoureux de la prose anglaise. [...] Essayons de lire la prose de Joyce sans idées préconçues. Mettons de côté nos vieilles habitudes de lecteurs. Après tout, la culture réside moins en ce qu’une personne dit qu’en sa faculté d’écouter et de comprendre. La grandeur de la culture russe est venue d’un re-travail créatif de la culture étrangère. Seul le temps pourra dire ce que sera la contribution de Joyce.[1].

 

En 2000, un choix de textes de Joyce, comportant dix épisodes d’Ulysse, est publié aux Éditions Radouga.

En 2003, Stephen le héros et Portrait de l’artiste

En 2004, recueil de textes variés.

Actuellement, la quasi-totalité de écrits est disponible.

 

Dans les autres républiques de l’URSS :

 

- En Lituanie, une tentative de Tomas Venclova, mais celui-ci doit émigrer, et se heurte par ailleurs à d’énormes difficulté de traduction. En lituanien, la plus ancienne des langues indo-européennes d’Europe, l’argot et même le parler urbain sont peu développés. Certains des registres stylistiques utilisés par Joyce manquent totalement et doivent être créés.

- En Géorgie, Niko Kiasahvili, qui connaît parfaitement l’anglais pour avoir été attaché culturel de l’ambassade d’URSS en Grande-Bretagne, traduit en 1968 Giacomo Joyce pour la Literatournaïa Grouzia . Il travaille sur Ulysse de 1971 à 1996, mais il  meurt en 1999.

- En Belarus (ex Biélorussie), Joyce est actuellement censuré car jugé séditieux et pornographique, ainsi que William Borrough, Henry Miller et Sorokin, romancier russe contemporain, pour son roman Le Lard bleu, jugé politiquement incorrect.

 

JOYCE VU PAR DES ÉCRIVAINS RUSSES

Souvenir d’Ilya Ehrenbourg qui rencontre Joyce  à un dîner du Pen Club donné en l’honneur de l’écrivain italien Italo Svevo :

Joyce était déjà célèbre, son Ulysse paraissait à beaucoup une forme nouvelle du roman ; on le comparait à Picasso. J’ai été surpris par sa simplicité – les écrivains français parvenus à la célébrité se comportaient différemment, Joyce plaisantait et me raconta tout de suite comment, quand, jeune homme, il était arrivé à Paris pour la première fois, il était allé dans un restaurant ; quand on lui apporta l’addition, il n’avait pas de quoi payer et dit au garçon : « Je vais vous faire une reconnaissance de dette. Je suis connu à Dublin ». Et le garçon répondit : « Moi, je vous connais, et vous n’êtes pas de Dublin ; c’est la quatrième fois que vous vous goinfrez ici, et c’est toujours le roi de Prusse qui paie... ». Il eut un petit rire enfantin.

En tant qu’individu, il n’était pas moins original que ses livres. Il n’y voyait pas bien, il avait les yeux malades, mais il disait avoir une très bonne mémoire des voix. Il aimait boire, un mal connu depuis longtemps des écrivains russes. Il travaillait avec frénésie, semblant n’avoir dans la vie d’autre distraction que le travail. On me raconta que, lorsque éclata la seconde guerre mondiale, il s’écria, horrifié. « Et comment est-ce que maintenant je vais finir mon livre ? ». Sa femme avait une attitude ironique vis-à-vis de ses recherches et ne lisait pas une seule de ses œuvres. Il avait quitté l’Irlande à peine adulte et ne souhaitait pas retourner dans son pays, il avait vécu à Trieste, Zurich et Paris et il mourut à Zurich, mais quoi qu’il écrivît, il se sentait toujours à Dublin. Il m’apparaissait, à moi, comme un fanatique du travail, avec les qualités d’un génie, surdoué comme un Andreï Biély irlandais, mais sans aucun penchant pour l’histoire, sans messianisme, un moqueur extraordinaire qui était pris pour un prophète, un Swift dans une contrée sauvage où il n’y a même pas de Lilliputiens.

Italo Svevo me parlait beaucoup de l’influence qu’avait eue sur lui le roman russe. Joyce tirait ses récits de sa propre expérience spirituelle et d’un élément musical, il ne connaissait pas le peuple et n’avait pas envie de le connaître. Svevo me raconta que Stephen Dedalus, le protagoniste d’Ulysse, aurait dû s’appeler Télémaque ; Joyce aimait les noms symboliques et Télémaque signifie en grec « loin du combat ».

En 1939, Anna Akhmatova écrit à son amie Choukovskaïa :

 : L’hiver dernier, j’ai lu Ulysse. Je l’ai lu quatre fois avant d’être « accrochée ». Un livre vraiment remarquable. Bien que, pour mon goût, il y ait trop de pornographie... Un livre étonnant... Vous ne le comprenez pas, parce que vous n’en avez pas pris le temps ; mais moi, j’ai beaucoup de temps ; j’ai lu cinq heures par jour, et six fois. Au début, j’avais l’impression de ne rien comprendre, mais petit à petit, tout s’est révélé, comme si on développait une photographie. Hemingway et Dos Passos sortent de lui. Ils sont tous nourris des miettes tombées de sa table.

Bien que l’Irlande et la République de Russie entretiennent de bonnes relations, le Bloomsday est mentionné sur le web, mais ne semble pas susciter le même intérêt que la Saint Patrick. La manifestation littéraire qui devait être organisée cette année, en 2010, dans l’appartement de Nabokov a dû être annulée faute de participants. C’était il est vrai la première. Mais existe-t-il une ville en France où Joyce et son Leopold Blum aient autant de fidèles qu’à Saint-Gérand le Puy ?

 ÉCHANGES SUR LE NET

Une page sur Internet (site 5ka.ru) .est consacrée le 2 mai 2010 à l’exposition prévue en Irlande pour le Bloomsday du manuscrit d’Ulysse, prêté par les USA.

Le 20 juin, un article intitulé « L’Irlande mystérieuse et l’âme irlandaise » renseigne les Russes sur la fête populaire du Bloomsday, « festival littéraire officiel qui commence quatre ou cinq jours avant la date officielle... nombreuses sont les scènes, à Dublin, où l’on récite des vers, on lit de la prose, on distribue des prix littéraires, on discute et on dispute...Les billets pour y accéder se vendent déjà en avril. »

Le même jour, on trouve sur le site russianireland.com/content/view une intervention d’Anatoli Koubriavitzki, « écrivain russo-irlandais, poète et traducteur, vivant à Dublin » sous le titre « Le Bloomsday est-il une fête juive ? ». Nous en citerons quelques passages :

« Il est intéressant de savoir que le héros Leopold Bloom est le fils d’un émigrant hongrois et d’une Irlandaise. Bien qu’il soit à moitié Irlandais, les héros du roman le considèrent comme Juif. Un personnage, instituteur, lui dit : « L’Angleterre est aux mains des Juifs »... Un autre lui demande : « Où est ta patrie ? » C’est l’Irlande, répond Bloom/ J’y suis né». Et le citoyen répond en le menaçant de fracasser son crâne de youpin. Joyce lui-même se sentait mal à l’aise en Irlande. En fêtant le Bloomsday, les Irlandais oublient souvent le sous-texte hébraïque... L’attitude des Irlandais envers les Juifs est variable. Le pogrom de 1904 à Limerick a provoqué un exode massif vers l’ouest de l’Irlande... Avant la deuxième guerre mondiale,  Valera ferma la frontière aux réfugiés venus d’Allemagne. « En Irlande, écrit Joyce dans Ulysse, nous n’avons pas eu de problèmes avec les Juifs, nous ne les avons tout simplement pas laissé entrer»...Pendant la guerre, l’Irlande était théoriquement neutre, mais à Dublin, on dessinait beaucoup de croix gammées... Nous, Irlandais, nous fêtons le Bloomsday, jour du Juif Bloom, pratiquement sans Juifs... »

Janine Neboit-Mombet

Colloque Saint-Gérand le Puy – Juin 2010

 

                           

 

 

 

 

 

 

 

 

 



[1] Emily Tall : The reception of Joyce in Europe – ed. Geert Lernout & Wim van Mierlo. Traduction J. Neboit-Mombet

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Published by James Joyce in Saint-Gérand - dans Jour d'Ulysse 2010
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