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  • : James JOYCE à Saint-Gérand-le-Puy
  • James JOYCE à Saint-Gérand-le-Puy
  • : Informations, échanges sur la vie et l'oeuvre de Joyce. Thèmes de rencontres, conférences, tables rondes. Evènementiel : "Le jour d'Ulysse" Musée et bibliothèque Anna Livia Plurabelle. Balade "Sur les pas de Joyce à Saint-Gérand-le-Puy".
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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 18:13

LES CAHIERS BOURBONNAIS N° 204 | 59-60-61

 

 

VALERY LARBAUD ET JAMES JOYCE

LE DÉBUT DUNE RELATION PRIVILÉGIÉE

(LA RÉCEPTION DULYSSE)

 

par MICHEL BRISSAUD

 

C’est par l’intermédiaire de Sylvia Beach,propagandiste de la littérature nord américaine à Paris que Valery Larbaud découvre l’oeuvre littéraire de James Joyce à ce moment Ulysse paraît en feuilleton dans The Little Review une revue littéraire new-yorkaise. Une rencontre entre les deux écrivains a lieu la veille de Noël 1920, elle est en quelque sorte provoquée par Sylvia Beach qui, convaincue du talent et de la force novatrice de l’écriture de James Joyce, cherche à soutenir la diffusion de son œuvre à partir de la tête de pont que constitue sa librairie « Skakespeare and Co ».

 

 

Entre temps, Larbaud lit les numéros de TheLittle Review, le 22 février 1921, il écrit une lettre enthousiaste à Sylvia Beach où il dit être complètement entiché d’Ulysse. Loin d’être un engouement irréfléchi il s’agit d’un véritable plaisir du texte. L’oeuvre possède cette veine polymorphe et cette puissance globale démontrées par Rabelais, et Bloom est aussi immortel que Falstaff.

 

Ce n’est pas un hasard si dans l’article de la NouvelleRevue Française d’avril 1922, Larbaud tire un parallèle avec l’écrivain nord-américain Walt Whitman, car la découverte des premiers poèmes dans les recoins de Brentano’s fit perdre à Valery Larbaud, alors qu’il achevait ses études secondaires, le boire et le manger.

Mais le point commun le plus partagé entre les deux écrivains tient à la censure qui voulut étouffer leur oeuvre et à chaque fois au motif de l’obscénité, en effet la « Société pour la suppression du vice » devait déclarer Ulysse impubliable.

 

La relation entre Larbaud et Joyce s’intensifie au point que ce dernier communique à Larbaud les feuillets dactylographiés de l’épisode « Oxen of the Sun ».

La reconnaissance de l’oeuvre de Joyce par l’auteur d’Allen conduit ce dernier à vouloir donner une conférence dont la trame préfigure l’article de la Nouvelle Revue Française.

 

À ce moment Larbaud joue presque le rôle d’un éditeur qui incite à l’accomplissement final de l’oeuvre, il convient que le cycle d’Ulysse touche à sa fin, ainsi « Eumæus » émane d’une fièvre créatrice en quelque sorte provoquée pour aller vers Ithaca (Ithaque) décrit comme le vilain petit canard du livre mais aussi comme son épisode favori.

 

La conférence devait avoir lieu avant la fin de l’année 1921, si bien que Joyce dut réaliser son galop final, à la relecture des épreuves d’imprimerie. Il se rend compte qu’il aurait trop entrepris pour la réalisation de son oeuvre et qu’il arrive au terme d’une peine de sept ans.

Avant la conférence Joyce propose à Larbaud une sorte de table de correspondance entre la composition parfois complexe d’Ulysse et la thématique de l’Odyssée.

 

Apparaît aussi à ce moment le débat autour du monologue intérieur sorte de continuum, fil conducteur à la limite de l’inconscient qui soutient toute la dynamique de l’écriture. Le lecteur ne considère plus le personnage principal comme extérieur à lui-même mais comme coparticipant du déroulement de sa pensée, ce qui conduit à une modification radicale de l’écriture narrative. Une interaction « maïeuticienne » entre le lecteur et le narrateur, lecture et écriture en kaléidoscope.

 

Joyce reconnaît en Edouard Dujardin auteur des « Lauriers sont coupés » l’initiateur de ce procédé et il souhaita que cela fût publiquement affirmé. D’ailleurs Edouard Dujardin rédigera une nouvelle dédicace pour la nouvelle édition de 1930 dédiée à James Joyce « au glorieux nouveau venu, au suprême romancier d’âmes ».

 

Le 7 décembre 1921 la conférence est prête, il s’agit pour Larbaud de présenter l’auteur et son oeuvre. Je dirais qu’elle s’apparente à une conférence exposition où Larbaud se refuse à la simple critique analytique mais agit comme un guide posant l’oeuvre de Joyce sur un lutrin et donnant des clés pour une invitation à la découverte et surtout à la lecture. D’emblée il définit le public capable de lire Ulysse, il s’agit d’un public de lettrés, d’érudits à même de lire Montaigne, Rabelais et Descartes, car ceux qui aborderait la lecture d’Ulysse comme un simple roman seraient déroutés au bout de quelques pages.

 

Pour Larbaud, Joyce est un lecteur créateur. C’est un lien de parenté important ; dans l’oeuvre l’on retrouve le lecteur de la bibliothèque du « University College » de Dublin, celui de la bibliothèque Sainte-Geneviève. Le souvenir des lectures n’est ni une allusion, ni une référence et encore moins une coquetterie d’érudition. Mais il s’agit d’une parole qui s’amalgame dans le texte.

 

Dès les premières pages d’Ulysse, nous naviguons dans cet art de l’amalgame poli ; « We must go to Athens » n’est pas une simple invitation à un voyage, mais une incitation à découvrir la contemporanéité de ce qui va au-delà d’un simple héritage culturel. C’est « l’omphalos» pour nous-même, l’origine, le centre inavoué de l’univers, du démiurge caché. Omphalos est aussi le nom de la tour de Buck Mulligan, la tour de Montaigne, la thébaïde de Valery Larbaud.

 

Ces échos de lecture sont comme des points de repère constructeurs d’une cartographie de la parenté intellectuelle, car comme le dit Valery Larbaud, en lisant Ulysse le lecteur peut être dérouté : « en effet il tombe au milieu d’une conversation qui lui paraît incohérente, entre des personnages qu’il ne distingue pas, dans un lieu qui n’est ni nommé, ni décrit, et c’est par cette conversation qu’il doit apprendre peu à peu où il est, et qui sont les interlocuteurs ». Comme l’on retrouve dans l’oeuvre de Larbaud une veine bourbonnaise, il est de même pour la veine irlandaise pour l’oeuvre de Joyce, mais c’est aussi une attitude irlandaise à savoir que l’érudition se refuse d’être une distinction intellectuelle, l’on sait comme on connaît les légendes ancestrales. L’érudition dans Ulysse siège à pied d’égalité avec ce qui apparaît comme la banalité des faits quotidiens.

 

Joyce « the great debunker », le grand démystificateur, qui dépouille les statues de marbres de la mythologie grecque pour les réintroduire dans la vie quotidienne déjà livrée par les Dubliners, dans la force lyrique déjà ressentie dans Chamber Music.

 

Il importe pour Larbaud de souligner que la relation avec l’Odyssée ne se situe pas dans le cadre d’un héritage culturel mais plutôt dans celui d’une transposition culturelle.

 

Et c’est par ce biais que Larbaud anticipe sur la réaction des lecteurs. Il prend le cas du lecteur qui aura étudié au cours de ses années de lycée l’Odyssée dans le texte et dans le morne ennui d’une salle de cours, il n’aura retenu du texte, ce que Larbaud qualifie de « grande machine solennelle ». Cependant muni de la clé suivante : « Vous savez Stephen Dedalus est Télémaque et Bloom est Ulysse » l’oeuvre de Joyce ne lui paraîtra plus rebutante, il se départira en quelque sorte des statues de marbres archétypales du texte grec pour conférer aux personnages une humanité quotidienne.

 

Mais pour Larbaud ce n’est pas suffisant, car le lecteur interprétera le texte comme une parodie du texte original, à savoir le solennel et pompeux. Il aura « réhabillé » les statues sans opérer de translation. Il ou elle ne sera pas comme un Ulysse qui s’embarquerait pour le grand voyage initiatique et novateur, et il ou elle passera à côté de la puissance du texte. Ceci nous démontre combien le texte de Charles Lamb, « The adventures of Ulysses », que Joyce lut dans son enfance a été plus géniteur que le texte grec original.

 

Et Larbaud continue en citant toute la gamme des réactions des lecteurs lettrés : « pour d’autres, elle sera une étude de grand luxe, surtout philologique, historique et ethnographique, une spécialisation, une très noble manie et ils ne sentiront qu’accidentellement la beauté de tel ou tel passage ».

 

Ainsi pour l’auteur d’Allen, la clé de voûte qui réunit tous les points d’entrée pour la compréhension de l’oeuvre c’est l’esthétique.

 

Enfin Larbaud cite un dernier public de lecteurs, ceux qui devraient être le plus à même de comprendre l’oeuvre : « les créateurs et les poètes », mais pour eux « l’Athènes intellectuelle, est trop loin et ils sont trop préoccupés pour y aller » et ils pensent que la question a été réglée par la transmission de l’héritage culturel, en suivant la diachronie de toutes les oeuvres poétiques jusqu’à maintenant.

 

Et Larbaud souligne que pour Joyce ce fut tout le contraire car la lecture de l’Odyssée fut un voyage initiatique au moment où la puissance créatrice s’éveillait en lui. Et il relut le texte pour aller au-delà du plaisir philologique du grec, de la poétique c’est-à-dire par amour du personnage.

 

Barnabooth est aussi un personnage, polymorphe, un « metaoikos » sans cité d’attache, c’est un peu Ulysse en métamorphose, mais son inventeur voulut que sur la reliure de la traduction de l’oeuvre de l’auteur irlandais figurât le drapeau grec.

 

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Published by James Joyce in Saint-Gérand - dans Conférences : thèmes traités depuis 2004
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